Sunset Valley : Chapitre Premier
Parades amoureuses
Musiques : Assimilation (Steve Jablonsky), Vraisemblance (Steve Jablonsky), DJ Gantesk-I just want to love you (Yamm)
La séduction était le sport favoris de Jean Frio. A un point tel qu'il ne s'aventurait jamais au-delà de cette étape préliminaire d'une relation amoureuse. Ce n'était pas la peur mais bien l'aversion totale envers l'idée même de la vie de couple, qui faisait que dès qu'il sentait sa victime conquise, son plaisir s'amenuisait d'autant, et il passait sans délai à sa prochaine proie.
Déjà, il commençait à partir en recherche d'un nouveau cœur à prendre avant même d'avoir séduit totalement Madison VanWatson. Depuis quelque temps ce processus semblait s'accélérer dans une sorte de fuite en avant incontrôlable. Il sentait que s'il devait stopper dans sa course infernale, le passé allait le happer et l'engloutir à jamais.
En fait, la machine avait commencé à véritablement s'emballer quelques semaines auparavant, lorsqu'il eut conclu son affaire avec sa voisine. A ce moment-là, il était quelque peu lassé des nuits blanches et enflammées dans les clubs et les bars de la ville, et avait préféré la tranquillité de la maison qu'il partage avec son frère, pour bricoler sa voiture ou passer la journée entière devant la télé, alternant matchs et jeux vidéo. C'est lors d'une de ces journées qu'il remarqua que la maison de l'autre côté de la rue était occupée par une femme. Il n'était pas étonnant qu'il ne l'eut pas regardée avec attention plus tôt, car Claire Ursine était à cent lieues du stéréotype de la jeune femme moderne, bien dans son époque et dans son corps. La voisine en question était plutôt du genre à camoufler sous des vêtements de bûcheron, tout ce qui pouvait évoquer dans sa silhouette un soupçon de féminité. Elle cachait ses cheveux et son visage sous un gros bonnet de laine, ne troquait cette tenue que pour une tenue de sport unisexe, et marchait comme un cow-boy.
Mais Jean Frio ne fut pas dupe de toutes ces protections anti-sensualité lorsqu'il croisa son regard la première fois. Ce jour-là, alors qu'il faisait quelques séries de pompes et d'altères sur son balcon, il se sentit observé et, instinctivement se tourna vers la maison d'en face où Claire Ursine se trouvait elle aussi sur son balcon, l'observant furtivement tout en jouant ou simulant une partie d'échec. Dès que leurs regards se rencontrèrent Claire Ursine détourna le sien sur son échiquier comme si ses yeux ne l'avaient jamais quitté.
Mais hélas trop tard, car Jean Frio avait eu le temps d'apercevoir dans ses yeux, ce qui sans aucun doute tenait du désir. Irrémédiablement sa soif de séduire se réveilla, et seule la prise de la forteresse que s'était construite Claire Ursine pourrait l'étancher. L'attrait de la nouveauté et l'originalité du défi furent trop forts pour qu'il puisse résister à la tentation.
Ainsi débuta une interminable parade amoureuse : lui, sachant pertinemment que le moindre faux pas, la moindre fausse note, le plus petit geste trop hâtif ou trop hardi interdiraient à jamais toute approche future, et elle, en combattante à la hauteur de son assaillant, ne lui épargnant aucune embûche, aucun stratagème, aucune épreuve avant de lui céder le moindre centimètre de sa grande muraille. C'est au moment où Jean commença à laisser transparaître quelques signes d'épuisement que Claire céda, sans que Jean ne sut jamais si elle avait eu peur qu'il échoue ou renonce, ou bien s'il était enfin parvenu à fissurer l'imprenable forteresse.
Aussi quand elle mordit à l'hameçon, le plaisir ne fut pas le même qu'avec les autres. Ce qu'il ressentit alors était si étrange que c'en était pertubant. Au point qu'il décida, contre toute logique, de ne pas aller jusqu'au bout cette fois-ci. Il ne put jamais se l'avouer réellement, mais ce qu'il avait ressenti à ce moment-là, c'était une sorte de pitié pour sa victime, une forme d'empathie qui lui laissait entrevoir les souffrances qu'il s'apprêtait à lui infliger. Ce fut au nom d'un respect sincère pour cette femme qui avait combattu si vaillamment, qu'il réalisa pour la première fois dans sa vie le mal qu'il pourrait faire.
Mais son orgueil blessé se rebiffa et ne lui laissa pas la possibilité de réaliser que c'était peut-être l'amour qui était en train de naître. Claire Ursine n'était pas une ex-petite amie comme les autres... Non seulement parce que l'ironie du sort faisait qu'elle demeurait sa voisine, mais parce que Jean Frio s'était peut-être mesuré à plus fort que lui.
juillet 2009
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